La Renaissance des Masques – Épisode 2 – Partie 9/13

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La déflagration souleva Vidya. L’air déserta ses poumons quand ses pieds quittèrent le sol. Pendant son vol au ralenti, elle eut tout le loisir de découvrir ce que cachait le mur d’enceinte. Le Temple et son esplanade d’un bon kilomètre, habituellement dégagés et avenants, décorés avec sobriété, étaient masqués par une épaisse brume qui montait sur deux mètres. Impossible de voir les pavés parfaitement alignés, séparant des points de verdure, les bancs de pierre arrondis où les pèlerins et les adeptes se reposaient ou attendaient entre les dévotions. L’atmosphère propice au recueillement et au calme austères d’Ouros s’était évanouie. Tout n’était que chaos.

Des créatures envahissaient le ciel assombri. Leurs ailes claquaient dans la nuit, tel un glas qui égrainait les derniers instants de vie des quelques centaines de combattants, noyé parmi les grondements et les rugissements. Les monstres piquaient et fondaient sur tous les malheureux à leurs portées, emprisonnés entre les murailles. Les silhouettes — attaquants et défenseurs confondus — disparaissaient dans la brume, dérangée çà et là, par des rafales et des éclairs. Un draconidé à l’envergure immense, au point qu’il jetait une ombre sur la moitié du champ de bataille, parcourait le ciel. Souverain, il créait des secousses aériennes sur son passage. C’était certainement lui qui venait de l’éjecter. À chaque battement d’ailes, il offrait une vue dégagée pendant quelques secondes, puis la brume reprenait ses droits.

Soudain, on empoigna Vidya et elle s’écrasa sur le chemin de ronde trempé. Son crâne l’élançait et la douleur émanait de plusieurs endroits. Elle ne pouvait s’y attarder. Tous les autres comptaient sur elle. La prêtresse s’appuya sur son bâton pour se relever. Elle remercia d’un signe ses sauveurs et s’approcha de Kyle en observant le champ de bataille.

Quelque chose clochait. Les créatures volaient, même parfois plus haut que les murailles, mais ne passaient pas au-dessus. Ceci dit, elles ne s’élevaient jamais assez pour toucher le faisceau indigo pâle et translucide qui montait du Temple et de son enceinte. Il alimentait le bouclier qui rendait les terres viables et qui teintait le ciel, donnant son nom à chacun des mois, selon un roulement fixe.

La prêtresse resta pétrifiée un moment, incrédule, puis elle se mit à chercher La’ai en contre-bas.

Kyle fit signe à Vidya pour capter son regard et lui indiqua la direction de leur supérieur d’un mouvement de la tête. Les combattants en contrebas faisaient tous de leur mieux pour attirer l’attention des créatures.

Vidya remarqua un rassemblement autour d’une personne en indigo de la tête aux pieds. La’ai. Son cœur se serra. En concentrant les attaquants dans l’enceinte fermée du Temple, ils gagnaient du temps pour que les civils évacuent. Ce n’était pas la méthode la plus efficace, mais la protection et la survie étaient les priorités de La’ai. Le fil rouge de chacune des missions qu’il confiait, peu importe à qui.

Les battements de cœur de Vidya s’accélérèrent, résonants à ses tempes. Elle tenta de se reprendre. À l’air renfrogné de Kyle, il avait compris le but de la manœuvre et ne la cautionnait pas. La protection de La’ai était bien la seule chose sur laquelle ils s’accordaient tous les deux.

— Une suggestion ? Tu t’y connais en combat et… avec votre chance à tous les deux…

Le Puche écarquilla les yeux un instant puis reporta son attention sur le champ de bataille.

— Je vois trois itinéraires moins dangereux parmi les monstres. (Il les indiqua du doigt.) On pourra récupérer des gens isolés au passage sur les deux premiers, mais ça veut dire affronter ces bestioles. Le troisième est direct vers La’ai.

Vidya resta silencieuse, captivée par la marée de créatures volantes :

— Il y a… quelque chose de bizarre.

— Ils ne ressemblent pas aux monstres habituels, ajouta Anya qui les avait rejoints.

— Ah, toi aussi, tu les « sens » ? demanda Kyle.

Anya hocha vivement la tête. Sans pouvoir l’expliquer, Vidya le « sentait » elle aussi. Ils l’attiraient, comme une luciole le serait par une flamme. Son estomac se soulevait au rythme de sa respiration saccadée. Ses jambes, raides et lourdes, lui donnaient l’impression d’avoir fusionné avec la muraille de pierre.

Ces créatures semblaient familières à Vidya. Les formes, les attitudes, mais impossible de savoir quoi. Elle avait étudié nombre d’ouvrages sur le sujet pour seconder au mieux La’ai, mais ils n’appartenaient pas aux classifications de monstres communs. Ils ne partageaient pas de caractéristiques habituelles. Ils étaient trop disparates.

Certains draconidés — dans les trois mètres d’envergure — chargeaient dans les groupes humains au lieu de s’envoler. Des rapaces, de plusieurs mètres d’envergure, piquaient sans relâche. Des animaux, le front orné d’une corne, attiraient la foudre et la projetaient pour les séparer. Ils isolaient les faibles et les empalaient ensuite. Des équidés semblaient porter leurs squelettes à même la peau. Ils conduisaient l’électricité le long de leurs dos et leurs flans hérissés de pointes.

Vidya ne pouvait les observer tous. Certains reflétaient la lumière de la Mère-Lune pour aveugler les opposants, d’autres se cachaient dans la brume qu’ils produisaient.

Les monstres provenant d’une source ou d’un lieu identique partageaient — dans la théorie — leurs aptitudes ou leurs formes.

Impossible d’en déduire quoi que ce soit… à part que nous allons vers une mort certaine. Notre monde est déjà condamné. À quoi bon vivre sans La’ai de toute façon ?

Vidya raffermit sa prise sur son bâton et se redressa :

— Vous avez raison. Je vais répartir les autres pour rassembler les isolés et nous rejoindrons La’ai au plus vite. Je vous aurai bien laissé le commandement des deux groupes, mais je suppose que vous êtes impatients comme moi de lui faire notre rapport.

Anya et Vidya échangèrent un regard entendu — ce n’était qu’une bonne excuse pour le rejoindre et tenter de dédramatiser la situation — avant de se tourner vers Kyle, qui les dévisageait les bras croisés.

— Ben quoi ? lança-t-il en haussant les épaules. C’est notre chef. Sans lui, plus de missions et plus de missions, retour à la maison. C’est pas envisageable.

Les jumeaux se fixèrent, comme s’ils n’avaient pas besoin de mots pour se comprendre. Kyle montra le bas de la muraille d’un coup de tête. D’un même mouvement, les Puches pianotèrent sur leurs communicateurs et ôtèrent leurs capes. Kyle prit son élan et se jeta dans le vide en criant comme un enfant qui peut enfin s’amuser.


Suite vendredi 14 juin.

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